LES PFNL AU QUÉBEC

Gérald Le Gal
Gourmet Sauvage Inc. (février, 2007)

De la même façon que dans les autres régions du Canada, les PFNL ont une longue histoire au Québec. Elle débute avec l’utilisation qu’en faisaient les peuples autochtones. Les européens qui colonisèrent le continent poursuivirent cette tradition. À partir des années soixante, l’utilisation des produits forestiers non ligneux connut un déclin et une partie des connaissances traditionnelles disparut au fur et à mesure que décédaient les personnes âgées détentrices de cet héritage. Toutefois, certaines récoltes, en l’occurrence les bleuets, la canneberge, les arbres de Noël et leurs sous-produits, offraient un potentiel économique intéressant. Ils purent donc se maintenir et  émerger en tant qu’industries. Celles-ci continuent de prospérer aujourd’hui.

De son côté, la «nouvelle» industrie des PFNL, n’a pas vingt ans. Le marché en dicte l’évolution tandis que son développement est assuré par quelques entreprises privées. Les dernières années ont vu la mise en œuvre de plusieurs projets dans les secteurs de la formation, la recherche, la législation et la mise en marché. Ce sont là les indicateurs qu’un processus de maturation est à l’oeuvre au sein de l’industrie. Quoique plusieurs communautés participent à la récolte, à la transformation et à la vente de produits forestiers, on ne peut affirmer que l’industrie a une orientation foncièrement communautaire. Les communautés aborigènes du Québec quant à elles, n’y jouent qu’un rôle secondaire pour le moment. Peu structurée, l’industrie est sérieusement en manque de coordination et de capital.

Les produits

Outre les bleuets, canneberges et sapins de Noël, on observe  le potentiel économique et le développement de quelques récoltes prometteuses. On ne dispose pas de statistiques décrivant l’ampleur du phénomène et nulle récolte n’est assurée d’une année à l’autre, étant donné les nombreux obstacles auxquels font face les entrepreneurs.

Au printemps, on retrouve maintenant la tête de violons (fougère de l’autruche) sur les étagères de supermarchés partout au Québec. Ce produit est aussi exporté vers l’Ontario et le nord-est des États-Unis. Les prix payés aux cueilleurs augmentent. Quelques grandes entreprises maraîchères se sont emparées d’une bonne partie de la cueillette, avec comme conséquence que les ventes des petites entreprises qui ont initié ce commerce plafonnent ou diminuent. L’argent investi, les unités de réfrigération et les systèmes de transport efficaces dont disposent les plus gros leur ont donné l’avantage. Sur le marché, il s’ensuit une croissance rapide de la récolte, au point où celle-ci dépasse certainement le quart de million de livres. Il s’en trouve ainsi plusieurs pour dire que le plus gros problème est celui de la pérennité de la ressource. Les revenus sont devenus plus importants que la mise en place d’une  cueillette durable. Nul ne connaît la capacité des fougères à subir la pression d’une récolte intensive. La fougère de l’autruche prendra t-elle le chemin de l’ail des bois, une espèce désormais protégée au Québec? Les têtes de violon figurent déjà sur la liste des espèces à protéger mais on en est au stage des discussions. Quelques projets en cours traitent aussi de la possibilité de faire la culture de cette espèce.

Les ventes de champignons sauvages forestiers ont éclaté au cours de la dernière décennie. Non seulement les récoltes ont-elles augmenté mais il existe maintenant plusieurs entreprises qui en font exclusivement le commerce. Elles s’approvisionnent ici mais aussi sur la Côte ouest, en Europe, en Amérique du Sud et en Asie. La nouvelle vigueur du marché des champignons en a encouragé plus d’un à se lancer dans la cueillette. Mais ces cueilleurs locaux font face à la concurrence que représentent les importations à bas prix. Personne ne saurait chiffrer avec précision le potentiel de récolte mais il est sans contredit très important. Un bémol: une grande partie des meilleurs habitats sont difficilement accessibles. Ces dernières années, quelques entreprises se sont lancées dans la culture d’espèces sauvages en milieu naturel. Leur chiffre d’affaires, bien que relativement faible, est en croissance constante. La qualité exceptionnelle de leurs produits leur permet d’obtenir des prix de vente enviables.

Au cours des dernières années, la récolte de l’if à des fins d’extraction de taxol a connu un certain essor. Le gouvernement mettait sur pied des projets de recherche, on instaurait des programmes de formation et la ressource fut allouée à de grandes entreprises. Toutefois, plusieurs problèmes sont survenus et le futur de l’industrie est loin d’être assuré.

La chicouté et l’airelle sont récoltées depuis plusieurs années sur la Côte Nord du Québec. Les produits sont écoulés sur le marché domestique mais aussi exportés (à destination des pays Scandinaves). Une douzaine de villages y sont impliqués et ils sont bien organisés pour emballer, entreposer, et expédier leur production.

La récolte de plantes sauvages à des fins horticoles n’est pas une grosse affaire au Québec. Ni les groupes écologistes, ni le gouvernement ne voient d’ailleurs cette récolte d’un bon œil. D’ailleurs, le projet de législation visant à protéger les têtes de violon veut avant tout freiner la vente de la plante à des fins ornementales, non leur commerce à des fins alimentaires. Quelques entreprises cultivent maintenant les plantes sauvages pour le marché horticole. Les municipalités et les villes sont les principaux acheteurs mais le grand public commence à s’y intéresser. Ces plantes ont l’avantage d’être mieux adaptées à notre climat et de mieux résister aux maladies et aux insectes.

Il existe plusieurs petites entreprises qui font la récolte ou la culture de plantes sauvages à de fins médicinales. L’impact sur les populations sauvages est négligeable étant donné le faible volume de la récolte. Les entreprises plus importantes comblent leurs besoins à l’étranger, les cueilleurs d’ici n’arrivant pas à concurrencer les bas prix de ces produits lorsqu’ils sont importés.

Le Québec produit peu d’huiles essentielles mais une poignée d’entreprises tire son épingle du jeu avec des huiles spécifiques à nos régions… plusieurs espèces de conifères, le thé du Labrador, la comptonie voyageuse et le myrique baumier sont quelques-unes des espèces récoltées.

Il y a aussi les plantes des rivages marins. Quelques espèces de plantes comestibles, notamment la salicorne, sont cueillies ainsi que certaines algues qui sont destinées au marché des spas.

Des centres de recherche à travers le Québec font des essais en champs et étudient le potentiel commercial de nos petits fruits sauvages…amélanchiers, cerises à grappes, sureau blanc, aronie et autres. Depuis quelques années, des agriculteurs cultivent le sureau et vendent leur production à des entreprises qui en fabriquent des teintures alimentaires naturelles.

Enfin, il y a tout le reste…quenouilles, marguerites, asclépiades, salicorne, plus d’une vingtaine de petits fruits et environ 80 espèces en tout…qui forment le noyau d’un commerce dynamique impliquant des centaines de cueilleurs à travers le Québec. Le marché : restauration haut de gamme et épiceries fines. Les ventes sont en deçà de 3 millions de dollars par an mais, avec le temps, les entreprises grandissent et s’organisent mieux, si bien que le marché déborde vers d’autres provinces et même outremer.

Ceci dresse le tableau, dans ses très grandes lignes, de ce qui se passe au Québec du côté de PFNL. Car il y a plus encore. Plusieurs entreprises organisent des séjours en forêt pour des groupes qui veulent s’initier à l’identification et la cueillette de plantes sauvages ou de champignons forestiers. Tout ce qui touche au monde naturel et aux connaissances traditionnelles captive les touristes, de même que plusieurs citadins. Le secteur touristique offre beaucoup de possibilités. Les entreprises qui y oeuvrent sont de petite taille, mais elles sont en pleine croissance. Dans plusieurs régions du Québec, les agences de développement économique s’intéressent comme jamais au potentiel des PFNL. Certaines municipalités vont jusqu’à attirer et soutenir les projets cherchant à développer le potentiel des forêts.

Les organismes structurants

Ces dernières années, deux associations ont été mises sur pied pour rassembler les intervenants afin de les encourager à partager leurs expériences et à résoudre certains problèmes. Les Artisans des forêts, association aujourd’hui dissoute, a joué un rôle de premier plan pour pousser le gouvernement à prendre ses responsabilités et à fixer le cap, en ce qui a trait aux plantes non ligneuses. Le Ministère de l’environnement a maintenant un mandat clair concernant les PFNL. Sur ce dossier, il agit de concert avec le Ministère des ressources naturelles et de la faune, en particulier via le secteur des forêts et celui des ressources. Une deuxième contribution de cette association a été l’élaboration d’un code d’éthique. À la lecture, on y dénote certaines faiblesses mais les personnes qui ont participé aux discussions se souviennent à quel point il fut utile d’énoncer en groupe les principes de base d’une industrie qui serait durable et ancrée dans les communautés.

Le deuxième regroupement n’a que deux ans et traite exclusivement de champignons sauvages forestiers. Il compte plus de cent adhérents. En 2006, cette association organisait la première saison de «morilles de feu» au Québec. La récolte fut moyenne, vu le manque d’effectifs pour trouver des sites productifs. Cependant sur le site principal vers lequel la plupart des cueilleurs ont convergés, la ressource fut abondante. Les participants à cette première comprirent le défi que représente une cueillette en région peu accessible ou éloignée, alors que les marchés sont en région urbaine. Il y eut une couverture médiatique importante et les produits trouvèrent rapidement preneurs. Sans doute, la plus grande contribution de cette association à ce jour est de permettre à des entreprises et individus isolés de se rencontrer et d’échanger. Ceci mènera éventuellement à une industrie mieux structurée. Plusieurs projets sont prévus pour 2007…campagnes publicitaires, étude des prix et de la mise en marché, livres de recettes, affiches, etc.

La formation

Depuis 20 ans, c’est l’entreprise privée qui se charge de la formation des travailleurs, sur le terrain. Faute de temps et de ressources, la formation est souvent inadéquate, ce qui a un effet sur la qualité des récoltes. Les lacunes en matière d’infrastructures et d’équipement y sont aussi pour quelque chose mais la formation reste le maillon faible. Plusieurs cueilleurs perçoivent encore la récolte comme un processus d’identification et de cueillette, rien de plus. La manutention sur le terrain, le nettoyage, l’entreposage et l’expédition des produits ne sont pas suffisamment considérés même si certaines entreprises font un travail exemplaire. Depuis peu, l’Institut technologique agroalimentaire de La Pocatière, situé dans le Bas du Fleuve, a reçu un mandat et un petit budget pour développer l’industrie des PFNL. À ce jour, l’accent a été mis sur les ateliers communautaires et les essais sur le terrain mais l’Institut cible aussi la formation.

La recherche

Il y a plusieurs aspects à ce travail. Plusieurs sont d’avis que le plus important est la récolte de données. D’abord, des données sur la ressource (quoi? où? combien?), ensuite sur la récolte (quelles espèces, lieux de récolte et volumes). C’est à partir de cette information qu’il sera possible d’élaborer des stratégies de développement durable. La tâche est de taille étant donné l’étendue du territoire et le nombre croissant d’intervenants. Un groupe a suggéré un système d’enregistrement obligatoire pour tous les cueilleurs avec obligation de remplir un bilan annuel. Il se pourrait qu’il soit plus facile de travailler plutôt avec les acheteurs qui sont beaucoup moins nombreux.

La recherche appliquée est récente au Québec. L’université Laval mène présentement une recherche sur les têtes de violon et plusieurs espèces de champignons forestiers. Ils ont aussi examiné la possibilité de cultiver l’airelle et la chicouté sur la Côte Nord du Québec. Des étudiants à la maîtrise ou au doctorat se voient offrir des défis d’ordre technique qui touchent au travail des cueilleurs. Ces derniers apportent souvent une aide logistique ou ils cueillent des données pour les chercheurs. En retour, les résultats de la recherche servent aux membres de l’industrie. Tout le monde y gagne! C’est ce genre de collaboration que nous espérons voir devenir de plus en plus courante.

Infrastructure et capitalisation

Il y a plusieurs centres de transformation des PFNL au Québec. La plupart sont petits, peu équipés et en mode de survie financière. Une poignée seulement est agréée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments; les autres centres sont ainsi obligés à limiter leurs ventes au territoire québécois. L’industrie a besoin d’une infusion de capital pour se développer mais elle ne réussira pas à en attirer tant qu’elle demeurera artisanale. Il existe bon nombre d’autres obstacles…la formation, le peu de recherche, etc. De plus, les communautés éloignées, qu’elles soient européennes ou autochtones, ne sont pas suffisamment impliquées. Pourtant, en dépit des obstacles, on observe une croissance et une diversification progressive de l’industrie, et ce partout au Québec.